Critique du concert Cabaret aléatoire à Marseille

Soirée plutôt inhabituelle, à la fois pour un lundi, mais aussi pour une programmation au cabaret aléatoire. C’était le lancement du festival Jazz sur la ville, à l’initiative de La Meson (lieu décidément impeccable), mais aussi, ce soir là, de la Friche, et du musicien Ahmad Campaoré (d’après ce que j’ai compris). Le public était au rendez-vous, ce qui faisait plaisir, mais qui confirme aussi, une fois de plus, que lorsqu’il y a des têtes d’affiches le public marseillais se déplace, mais sinon…

La soirée commence donc avec un trio de musique improvisée, avec Ahmad Compaoré (batterie), Vincent Segal (violoncelle), et Barre Phillips (contrebassiste légendaire en la matière). Très bon moment, les musiciens étaient très à l’écoute, superbe timing, les différents moments de l’impro s’enchainent sans heurt. Ahmad était magnifique d’à-propos, Barre étonnant, Vincent Segal très énergique. Le seul bémol est que l’impro prenait trop souvent une orientation mélodique. En général, l’improvisation libre tend vers beaucoup d’abstraction et la mélodie est très rare, mais là, c’était presque trop ; Vincent Ségal (sur un mode très proche de ce qu’il fait avec Bumcello) ramenait souvent l’impro sur des mélodies, malgré les ouvertures que proposait Barre Phillips régulièrement. Ça demandait plus de lâcher prise. Mais bon, très bonne performance anyway.

Après une courte pause, dont la durée à d’ailleurs un peu surpris les gens qui commençait à gambader et à gambader dans la Friche, c’est Nicolas Cante et son Piano Mekanik qui s’emparent de la scène. Il s’agit d’une installation audiovisuelle autour d’un piano. Nicolas est au piano et à l’ordi, Gilles Toutevoix à la caméra live et à l’ordi. Le spectacle est hallucinant. Je sais pas si je vais arriver à tout dire tellement il y a de choses… la musique oscille entre jazz et electro, mais de manière complètement aléatoire, les standards sont hâchés, triturés, samplés, comme les images qui tentent de décortiquer cette manipulation du piano. L’installation, complexe, permet toute réaction en direct, jusqu’à boucler image et son simultanément. Les écrans vidéos (trois) ont été placés de biais sur la scène, formant une diagonale jusqu’à l’entrée du cabaret aléatoire. L’amas de cables, capteurs, ordis, caméras fait ressembler le tout à un laboratoire improbable, où Nicolas s’agite comme un savant fou. Sa multiplication à l’image (filmé en live, mais aussi « à l’avance », en studio) donne un ton mégalo qui ajoute encore à l’impression de machinerie démoniaque du système. Le piano est décliné sous toutes ses formes, les symboliques à l’écran sont variées (piano transformé en codes-barres), Nicolas se ballade sur la scène avec un clavier d’ordi en bandoulière (qui rappelle bien sûr les guitare-synthés des années 80, et confère une touche pop à l’ensemble) en altérant les parties de piano qu’il vient juste de jouer, , et chante avec une voix traitée pour ressembler à celle d’un vieux phonographe. Après avoir pris tout ça dans la gueule dans les dix premières minutes (le côté théâtral est très fort), ça ne retombe pas, car c’est la musique qui s’impose. Samples constitués de bribes d’impro, beats techno, improvisation musicale et vidéo, on continue d’avancer avec eux, jusqu’au final mémorable, où ils « attaquent » le standard le plus connu de Nina Simone (dès le début de ces accords archi connus et swinguant, on respire), puis complètement atomisé à coup de capteurs et de guitare-ordi, à travers le chant guilleret de Nicolas. Humour, décontraction, un chouia iconoclaste, inventivité, la grande classe. Le public d’ailleurs est bluffé. Depuis le début, la performance convoque un tas d’images, d’allusions, de références qui se téléscopent.
Avec ce projet, Nicolas Cante arrive à synthétiser son jeu de piano avec la technologie informatique audio- visuelle, tout en livrant un spectacle qui ressemble à un rêve bizarre, où le son et l’image sont transformés en temps réels par ces deux protagonistes chaleureux et étranges. Dans les premiers tracts de Piano Mekanik, il y a quelques années, on lisait que ce projet posait la question de comment jouer du piano aujourd’hui ? Nicolas Cante et Gilles Toutevoix ont trouvé une réponse personnelle et magique. Scotché.

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